Sous sa forme actuelle, la bande dessinée
constitue un mode de narration utilisant une succession d'images
incluant (sous la forme de "bulles",
ou "ballons")
les réflexions, les sentiments ou les pensées des
protagonistes.
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Les bandes dessinées sont des récits fondés sur la
succession d'images dessinées, accompagnées le plus
généralement de textes. La bande dessinée est un mode
d'expression propre au XXème siècle, bien qu'il soit
né antérieurement ; il se distingue nettement des genres
narratifs qui lui sont pourtant apparentés, comme le roman ou le
roman-photo. Les bandes dessinées sont publiées sur des
supports extrêmement divers : dans la presse générale,
qui peut leur consacrer une fraction de page (une simple bande,
que l'on appelle un "strip")
ou plusieurs pages - voire des suppléments
spéciaux -, dans des magazines spécialisés ou sous forme
d'albums contenant une ou plusieurs histoires. Souvent
humoristique, surtout à ses débuts (d'où son nom de "comics" en anglais), la bande
dessinée s'est élargie aux genres les plus divers :
l'aventure, le policier, l'espionnage, la comédie dramatique,
l'érotisme, etc.
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William Hogarth
On peut considérer comme les premières bandes dessinées au
sens moderne du terme, les réalisations du peintre britannique
William Hogarth, qui utilisa la gravure satirique pour
ridiculiser les vices et les travers de la société de son
époque (la Carrière de la prostituée,
1732 ; la Carrière du libertin,
1735) et publia une série de pamphlets moralisateurs sous la
forme d'une suite d'estampes s'enchaînant à la manière d'un
récit. Hogarth eut de nombreux successeurs en Grande-Bretagne,
notamment Thomas Rowlandson (1756-1827), qui créa en 1809 le
personnage du docteur Syntax.
Les histoires en images de Rodolphe Töpffer
En 1827, s'inspirant en partie des gravures de Hogarth et du
docteur Syntax de Rowlandson, dont il existait une traduction en
français, le Suisse Rodolphe Töpffer (1788-1846), maître de
pensionnat à Genève, commença à écrire l'Histoire
de M. Jabot, récit
humoristique composé de lithographies. Il réserva d'abord ses
créations à ses élèves et à ses amis, mais, à partir de
1833, encouragé par les éloges de Goethe, il les édita (les Amours de M. Vieuxbois,
1839 ; Histoire de M. Cryptogramme,
1845).
Töpffer fut également l'un des premiers théoriciens de ce
nouveau genre, qu'il analysa dans son Essai
de physiognomonie (1845). Ses albums furent traduits,
mais également largement copiés et plagiés : dès le
XIXe siècle, les illustrateurs français Cham (Histoire de M. Lajaunisse,
1839), Gustave Doré (les Travaux
d'Hercule, 1847) et Caran d'Ache (les Courses dans l'Antiquité,
1881) reprenaient le principe des "histoires en
images", principe que l'on retrouvait déjà dans les images
d'Épinal diffusées par la maison Pellerin depuis le milieu du
XVIIIe siècle.
Max, Moritz et Ally Sloper
À la suite de Töpffer, l'Allemand Wilhelm Busch (1832-1908)
publia à partir de 1865 dans le journal munichois Fliegende Blätter, les
aventures de Max und Moritz,
une série d'histoires mettant en scène un duo de garnements
jouant des tours pendables à leur entourage. Son style fut
largement imité, en particulier par le Britannique Charles Henry
Ross, créateur en 1867 avec la scénariste française Marie
Duval, du personnage d'Ally Sloper, un héros paresseux et
roublard conçu pour le journal Judy.
Très populaire, Ally Sloper devint en 1884 la vedette d'un
hebdomadaire bon marché qui lui était entièrement consacré,
le Ally Sloper's Half Holiday.
En Grande-Bretagne, la série est considérée comme la première
bande dessinée moderne.
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Nombreux en Grande-Bretagne, les illustrés humoristiques
étaient également légion aux États-Unis, avec des titres
comme Puck, Judge ou Life. Cependant, dès
les années 1890, ces hebdomadaires eurent à faire face à la
concurrence des grands quotidiens d'information, qui
débauchaient leurs meilleurs dessinateurs pour leur confier
l'illustration de leurs suppléments dominicaux en couleurs. En
effet, ces nouvelles rubriques étaient des armes de poids dans
la guerre des tirages comme celle qui opposa un moment à
New York le New York World
de Joseph Pulitzer et l'Evening Journal
de William Randolph Hearst.
Traitant le plus souvent de l'actualité, usant d'un humour
destiné essentiellement aux adultes, les bandes dessinées
étaient conçues en fonction du lectorat du journal. Très vite,
elles représentèrent le meilleur moyen d'entretenir un suspense
au jour le jour, avec de nombreuses aventures à épisodes,
telles Little Nemo in Slumberland de Winsor McKay, Wash Tubbs
de Roy Crane, The Yellow Kid de James Guilford Swinnerton, Little
Orphan Annie d'Harold Gray, ou encore Thimble Theatre
d'E. C. Segar, dans lequel Popeye le marin fit sa première apparition en
1929.
Little Nemo : Petit garçon
plongé dans le pays des rêves, Little Nemo vit chaque nuit des
aventures merveilleuses.
Amoureux d'une jeune princesse, la fille du roi Morphée, il
découvre des contrées insolites et grandioses en compagnie
de Flip, un garnement masqué affublé d'un cigare. La série
connut dès ses débuts un succès considérable et devint
rapidement l'un des plus grands classiques de la bande dessinée
américaine.
Windsor McCay, Little Nemo in Slumberland, planche parue dans
le NewYork Herald en 1908.
Cette activité se révéla rapidement
une véritable manne financière. Les droits cédés à d'autres
journaux, la création de jouets, de dessins animés, de
spectacles radiophoniques inspirés des héros des illustrés,
les licences de commercialisation de produits à leur effigie
étaient en effet des moyens rentables de démultiplier les
profits. Ainsi, forts de leur succès sur le marché intérieur
et des sources de profits dérivés, les distributeurs de bandes
dessinées disposèrent des moyens financiers nécessaires pour
développer leur production, élargir leur audience et conquérir
de nouveaux débouchés. Dès les années 1920, la bande
dessinée américaine commença à s'exporter en Europe et à
renouveler ses thèmes.
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Les premières grandes réalisations
Vers 1920, les éditeurs américains
cherchèrent à multiplier les genres et à s'éloigner de la
bande dessinée humoristique qui avait jusqu'alors constitué
l'essentiel de la production. Avec le récit d'aventures, la
bande dessinée réaliste naissait. L'archétype du genre est
peut-être l'adaptation d'un roman d'Edgar Rice Burroughs, Tarzan,
seigneur de la jungle (Tarzan
of the Apes, 1912),
qui apparut en 1929 sous l
a forme d'un strip
quotidien. Dessinée par Hal Foster, le futur créateur de Prince
Valliant (1937), l'oeuvre connut un succès immédiat.
Dès lors, le principe de la bande
dessinée d'aventures fut admis et donna lieu à toutes sortes de
variations, mettant en scène des détectives justiciers (Dick Tracy, créé
par Chester Gould en 1931), des magiciens dotés de pouvoirs
extraordinaires (Mandrake, qui
vit le jour en 1934 grâce à Lee Falk et à Phil Davis), des
personnages de science-fiction (Buck
Rogers, créé en 1929 par Philip
Nowlan et par Dick Calkins ; Flash
Gordon, imaginé en 1934 par Alex
Raymond et par Edwin Balmer ; Brick Bradford, apparu pour la
première fois en 1933 sous la plume de William Ritt et de
Clarence Gray) ou des super-héros (Superman, conçu en 1938 par Jerry Siegel et par Joe
Shuster ; The Phantom, créé en 1936 par Lee Falk et par Ray Moore).
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Les
premiers albums
Avant 1933, la réédition des bandes
dessinées précédemment parues dans les journaux se faisait
sous les formes les plus diverses : de grands recueils
quadrangulaires non reliés, des compilations au format allongé,
ne présentant qu'une bande par page ; parfois, même, de
minuscules livres reliés, avec une image unique par page. Ce
n'est qu'en mai 1934 que l'homme d'affaires américain Max Gaines
conçut le premier album moderne, appelé "comic book". En
pliant en deux un supplément dominical de huit pages, puis
encore une fois en deux, le lecteur obtenait un livret de
trente-deux pages, au format pratique (17,5 × 26 cm
environ). Il suffisait alors d'y ajouter une simple couverture en
papier glacé, ornée d'un dessin accrocheur. Les Famous Funnies de Max Gaines, "tout en couleurs",
connurent un succès considérable. Les premiers Action
Comics mettant en scène des super-héros, publiés en 1938,
étaient édités suivant cette méthode.
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Les super-héros
Certains personnages, tels Superman, Batman, créé en 1939 par Bob Kane et par Bill Finger,
The Human Torch, Captain Marvel ou Wonder Woman, connurent à l'approche de la Seconde Guerre
mondiale une vogue sans précédent. Patriotes invincibles, les
super-héros participaient à leur manière à la propagande
américaine. En 1943, on a estimé que le public lisait
25 millions d'albums par mois. En 1950, ce chiffre
atteignait déjà 50 millions, pour culminer en 1954 avec
150 millions d'exemplaires publiés mensuellement. Les
aventures de super-héros connurent un déclin après la guerre
et furent supplantées par d'autres genres : contes
cocasses, mettant en scène des animaux (comme le chien Snoopy de Charles M. Schulz), adaptations de films ou de classiques
littéraires au goût et à l'humour des adolescents (Conan le Barbare, adapté du roman de Robert
E. Howard par Roy Thomas et Barry Smith), récits situés
dans l'Ouest américain (Red
Ryder de Fred Harman) ou dans
la jungle (Tarzan, repris par le grand dessinateur Burne
Hogarth en 1937), faits divers, histoires sentimentales, guerre,
espionnage (Johnny Hazard de Frank Robbins ; The Spirit
de Will Eisner), horreur, etc.
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Les
premières législations
L'inquiétude croissante des
psychologues, des enseignants et des parents au sujet de
l'éventuelle influence de la bande dessinée, en particulier
lorsqu'elle versait dans la violence et dans l'horreur, sur la
délinquance juvénile, amena le Sénat américain à se pencher
sur la question en 1954. Anticipant la législation, les
éditeurs fondèrent leur propre code et leur propre autorité de
contrôle afin de veiller à l'application d'une déontologie
dans ce domaine : le contenu des bandes dessinées était
ainsi dûment vérifié. Au Royaume-Uni, des craintes de même
nature entraînèrent le vote d'une loi au Parlement en 1955,
visant à condamner toute personne responsable de l'impression,
de la publication ou de la vente de bandes dessinées consacrées
à la violence et à l'horreur.
Contraints par leur Comics Code
et face à la concurrence de la télévision, les éditeurs
connurent des difficultés qui les amenèrent, dans les années
1960, à remettre au goût du jour les aventures de super-héros.
Chez Marvel Comics, le scénariste Stan Lee et les dessinateurs
Jack Kirby et Steve Ditko inventèrent un univers composite,
habité de héros au destin tragique comme The Fantastic Four
(les Quatre Fantastiques : la Chose, la Pierre, l'Invisible
et la Torche humaine) et Spiderman (Spidey, alias l'Homme-araignée), dont
les pouvoirs exceptionnels n'attiraient que des mésaventures à
leurs détenteurs.
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La reconnaissance d'un mode d'expression
L'adaptation au cinéma ou à la
télévision des aventures des personnages les plus célèbres de
la bande dessinée américaine permit à un public nouveau de
mieux connaître cette forme d'expression ; Hollywood y
découvrit un véritable filon pour ses productions à grand
spectacle et ne tarda pas à produire quantité de films qui
rencontrèrent parfois des succès considérables (Superman,
Richard Donner, 1978 ; Batman, Tim Burton, 1989 ; Dick Tracy,
Warren Beatty, 1990 ; Judge
Dredd, Danny Cannon,
1995 ; le Fantôme du Bengale, Simon Wincer, 1996, etc.).
Les années 1960 virent également
l'émergence d'une multitude de "fans" de bandes
dessinées, collectionneurs organisés qui montaient des
manifestations, publiaient des fanzines et établissaient chaque
année un argus destiné à surveiller la spirale des prix
atteints par certaines éditions rares. On leur doit également
l'apparition de librairies spécialisées, qui vendent
aujourd'hui l'essentiel de la production du genre aux
États-Unis.
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L'âge
adulte
La contre-culture de l'Amérique des
années 1960 donna le jour à un style underground,
destiné exclusivement aux adultes. Ce mouvement anticonformiste
libéra la bande dessinée d'un certain nombre de tabous
(notamment sexuels) et lui ouvrit de nouveaux champs
d'expression. L'underground apporta en effet à la bande
dessinée son psychédélisme et sa vision particulière du
monde. Il favorisa également les récits à la première
personne de Justin Green, de Robert Crumb (créateur du célèbre
Fritz the Cat, félin désinvolte à la sexualité
débordante) ou d'Harvey Pekar. Dans Maus (1972, publié en album à partir de 1986), Art
Spiegelman relate de façon poignante comment son père a
survécu à l'Holocauste ; cette oeuvre est un exemple de
"roman graphique", genre aux ambitions élevées
réservé à un public plus restreint.
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Les
pionniers
On considère souvent que la Famille Fenouillard est la première bande dessinée française ;
oeuvre de Georges Colomb (alias Christophe), sous-directeur du laboratoire de Botanique de
Paris, cette histoire parut en feuilleton dans l'hebdomadaire
pour enfants le Petit
Français illustré à partir
de 1889. Christophe fut également l'auteur du Sapeur Camember (1890), du Savant
Cosinus (1893) et des Malices de Plick et Plock (1893). La
Famille Fenouillard était
dépourvue de bulles (ou "phylactères"), comme toutes
les premières bandes dessinées françaises, avec une exception
notable cependant, celle des célèbres Pieds
Nickelés, créés
en 1908 par Louis Forton dans le journal l'Épatant.
Bien que moins développée en Europe,
la parution de bandes dessinées en feuilletons dans les
suppléments pour enfants de quotidiens ou dans des revues
spécialisées fut à l'origine des personnages comme Bécassine, bonne
bretonne un peu nigaude créée en 1905 par Maurice Languereau et
Joseph Porphyre Pinchon pour la
Semaine de Suzette et dont les
aventures furent publiées quelques années plus tard en volumes.
Dans les années 1920, Bibi
Fricotin (imaginé en 1924
par Louis Forton), Zig et Puce (oeuvre d'Alain Saint-Ogan apparue dans le Dimanche illustré en 1925) et les traductions de Winnie Winckle (Bicot, 1920) ou de Bringing up Father (la Famille Illico, 1924) connurent les
faveurs d'un jeune public de plus en plus exigeant.

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Les premières grandes réalisations
En Belgique, c'est dans le cadre du Petit XXe,
le supplément au quotidien le XXe Siècle destiné aux jeunes, que naquit en 1929 sous la
plume d'Hergé le
personnage phare de la bande dessinée européenne, le reporter Tintin, accompagné de son inséparable chien Milou.
Toutefois, malgré quelques réussites marquantes européennes,
le développement de la bande dessinée au début du siècle fut
surtout américain.
Dans l'entre-deux-guerres, sous
l'influence du Journal de Mickey, créé en France en 1934 et qui connut
un immense succès, plusieurs magazines virent le jour, comme Hurrah!! en
1935, Junior en 1936 ou le
Journal de Toto en 1937. En
1938, l'éditeur belge Dupuis lança l'hebdomadaire Spirou, qui mettait notamment en scène le
héros éponyme imaginé par Rob-Vel et Davine. À la même
époque, en Italie, en Allemagne ou en Espagne, les créations
nationales originales étaient, comme en France, minoritaires par
rapport aux créations américaines. En Grande-Bretagne,
cependant, les années 1930 virent la naissance de plusieurs
périodiques, comme The Midget en 1931, Sunshine en 1938 ou Bouner en 1939.
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L'âge d'or
C'est au tournant des années 1940-1950
que se développa une véritable école de la bande dessinée
franco-belge. Plusieurs magazines pour enfants firent leur
apparition après la guerre : le
Coq Hardi, fondé en
1945 par Marijac, Fripounet et
Marisette, le journal Vaillant
(où apparut pour la première fois Pif
le Chien), W
rill ou encore Héroïc-Albums. Mais l'initiative la plus marquante
vint encore une fois de Hergé. Après avoir écrit plusieurs albums des
aventures de Tintin, celui-ci
fonda en 1946 le Journal de
Tintin, auquel
collaborèrent des auteurs comme Edgar
P. Jacobs (créateur de Blake et Mortimer en
1946), Jacques Martin
(créateur d'Alix en 1948), ainsi que Greg (créateur d'Achille
Talon en 1963), Bob de Moor, Raymond
Macherot (Chlorophylle et Minimum), Jean Graton (Michel
Vaillant), Tibet (Ric Hochet), Dupa (Boule et Bill), etc.
En 1959, René Goscinny,
autre figure marquante de la bande dessinée francophone
d'après-guerre, fonda avec Albert
Uderzo et Jean-Michel Charlier le journal Pilote, qui ouvrit notamment ses pages aux
productions de Tabary (Iznogoud), de Cabu (le Grand Duduche) et
de Jean Giraud, alias Moebius (Blueberry). Le héros du journal, Astérix
le Gaulois, devait devenir le
personnage le plus célèbre de la bande dessinée française.
Le Journal
de Spirou connut un succès
grandissant et permit à un bon nombre de créateurs de
développer leurs talents. Ce fut le cas de Jijé, tête de file
de toute l'équipe et inventeur du personnage de Fantasio ; de
Morris, créateur de Lucky Luke ; de Franquin, avec Gaston
Lagaffe et le Marsupilami ; de Peyo avec les Schtroumpfs, ou encore de Tillieux (Tif et Tondu avec Will, d'après Fernand Dineur). Spirou, Tintin puis Pilote accueillirent et encouragèrent presque tous les
créateurs de bandes dessinées jusqu'aux années 1980.
Avec une ou deux décennies de retard,
la production de bande dessinée franco-belge donna lieu au même
phénomène commercial qu'aux États-Unis, créant des marchés
dérivés assez importants et atteignant pour certaines séries
d'albums ou pour certaines publications des chiffres de vente
astronomiques (plus de 250 millions
d'albums d'Astérix ont ainsi été vendus à travers le monde).
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L'âge
adulte
La bande dessinée connut en Europe une
reconnaissance officielle à partir des années 1960, avec la
mise en place d'un club de bandes dessinées en France en 1962,
d'un Salon de la bande dessinée en Italie en 1965, avec la
création du Salon international d'Angoulême et le développement d'une activité d'étude
et de recherche sur ce neuvième art.
Parallèllement, la bande dessinée
pour adultes se développa avec Barbarella de Jean-Claude Forest
(1964) et Valentina de Guido Crépax (1965). Les années 1970
virent apparaître de nouveaux créateurs en ce domaine :
Philippe Druillet, avec Lone Sloane, publié dans Pilote à partir de 1974 ; Tardi, créateur d'Adèle
Blanc-Sec et adaptateur de romans
comme la série des Nestor Burma, d'après Léo Malet ; Enki
Bilal (la Croisière des oubliés, 1975 ; le
Vaisseau de pierre,
1976 ; la Ville qui n'existait
pas, 1977 ; les Phalanges de l'ordre noir, 1979 ; la
Femme piège, 1986), Pétillon
(créateur de Jack Palmer) ou Gérard Lauzier (auteur des Tranches
de vie). Comme aux États-Unis,
la culture underground trouva en Europe, et en France en
particulier, un moyen d'expression adapté. Ce furent les
créations d'Hara-Kiri en 1960, de Charlie
Mensuel en 1969 et de Charlie Hebdo en 1970 qui firent une large part à des
créateurs peu conformistes, à la satire politique et sociale et
aux nouveautés. De nombreux auteurs y ont fait leurs débuts,
notamment Reiser, Wolinski,
Gébé, Fred et Cabu.
Au milieu des années
1970, le groupe Bazooka (Olivia Clavel, Loulou Picasso, Bernard Vidal,
Moulieg, etc.), en inventant le concept de "dic
tature graphique", a permis un certain renouveau des
techniques utilisées par les auteurs de bandes dessinées
(collage, "cut-up", etc.). Les publications du groupe (Bien dégagé sur les oreilles ; Activité
sexuelle : normale!!)
suscitèrent souvent des réactions violentes, mais
contribuèrent à la reconnaissance de l'"esthétique BD"
dans d'autres domaines de la création : la publicité et le
cinéma (Patrice Leconte, Marc Caro, Gérard Lauzier
et Enki Bilal sont
passés à la réalisation, Moebius a participé aux décors de nombreux films,
notamment Tron, Alien et le
Cinquième Élément), la
musique pop (l'Affaire Louis Trio, Dennis Twist) mais aussi les
arts plastiques, grâce à l'explosion de la figuration libre
(Robert Combas, François Boisrond, les frères Di Rosa) à
l'orée des années 1980.
- Partie de Chasse
De hauts dignitaires de l'ancienne Union soviétique se
retrouvent en Pologne pour
- une chasse en forêt qui se terminera de
façon dramatique. Le trait sombre et pesant
- de Bilal s'accorde parfaitement à la
violence psychologique du scénario de Christin.
- Pierre Christin et Enki Bilal, Partie de
chasse, 1983.
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Revues et bandes dessinées d'auteur
Dans les années 1970, quatre revues
importantes firent leur apparition en France. L'Écho des Savanes vit le jour en 1972, à l'initiative de Claire Bretécher
(les Frustrés), de Marcel
Gotlib (Rubrique-à-Brac, Gai-Luron, les
Dingodossiers av
ec Goscinny) et de
Nikita Mandryka (le
Concombre masqué), et
afficha dès ses premiers numéros un humour volontairement
provocateur. Dix ans plus tard, Liberatore (Ranxerox),
Milo Manara (le Déclic), Martin
Veyron (Bernard Lhermite) ou Philippe
Vuillemin (les
Sales Blagues)
contribuèrent au succès du journal, qui se partage désormais
entre sujets de société et érotisme souvent racoleur.
En 1974, Marcel
Gotlib fonda la revue Fluide Glacial, où parurent des séries à succès
comme les Bidochon et Kador (Christian
Binet), Carmen Cru (Jean-Marc Lelong) ou Superdupont
(Lob et Gotlib) ; l'humour "glacé
et sophistiqué" d'Edika (l'Affaire
Clarky), de Tronchet (Raymond Calbuth) et de Goossens (Le romantisme est absolu) put s'y étaler avec bonheur.
Métal hurlant fut lancé en 1975 par un quatuor composé de
Jean Giraud, de Philippe Druillet, de Jean-Pierre Dionnet et de
Bernard Farkas. Le journal se spécialisa dès ses débuts dans
le registre de la science-fiction. Tardi, Pétillon, Moebius (les Aventures
de John Difool, avec
Jodorowsky), F'Murr (le
Génie des alpages), Bilal et d'autres créateurs de renom y
collaborèrent, mais le journal a également ouvert ses pages à
de jeunes créateurs, comme Jacques de Loustal (la Note bleue, les Frères Adamov) ou Frank Margerin (Radio
Lucien).
Enfin, le journal (À suivre)
fut créé en 1978 par les Éditions Casterman qui voulaient se
doter d'un secteur pour adu
ltes.
À son sommaire figuraient des auteurs déjà consacrés comme Hugo
Pratt (Corto Maltese), Jean-Claude Forest (le Roman de Renart) ou Jacques
Tardi, ainsi que d'autres alors
moins connus : François Schuiten (la série des Cités obscures et la Fièvre
d'Urbicande, avec
Benoît Peeters), Boucq (la
Pédagogie du trottoir, Point de fuite pour les braves), François Bourgeon (les Passagers du vent, les Compagnons du
crépuscule), Didier
Comès (Silence), etc.
Cependant, ces
périodiques, ainsi que leurs prédécesseurs, subirent un
ralentissement au cours des années 1980, et la plupart d'entre
eux (à l'exception notable de Fluide
Glacial) disparurent entre 1988
et 1993. Certaines maisons d'édition (Futuriopolis notamment,
créé en 1974 par le graphiste Étienne Robial) cessèrent leurs
activités, alors que des structures plus petites, comme l'Association, permirent à de nouveaux artistes
(Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim, Kienoffer) de s'adresser
à un public choisi et exigeant.
Au milieu des années 1980, les mangas venus du Japon firent leur apparition et se
développèrent rapidement grâce à la prolifération de dessins
animés nippons sur les chaînes de télévision. Aujourd'hui, en
France tout du moins, la bande dessinée est surtout un
phénomène d'édition.

L'Incal lumière
Parti à la recheche du mystérieux Incal, le détective John
Difool
est entraîné dans une interminable aventure initiatique dont il
tente de percer le sens. La série, qui comptera six albums, fut
publiée dans le magazine de science-fiction Métal Hurlant à
partir
de 1980.
Alexandro Jodorowsky et Moebius, l'Incal lumière, 1982.
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Véritable phénomène de société, la
bande dessinée s'est aujourd'hui totalement institutionnalisée.
Désormais enseignée à l'université (depuis la fin des années
1970, la Sorbonne accueille un cours qui lui est entièrement
consacré), elle fait l'objet de salons, de festivals et de
rencontres internationales multiples. Sur le modèle de l'OuLiPo,
un Ouvroir de bande dessinée potentielle (OuBaPo) a vu le
jour, à l'initiative de certains membres de l'Association.
Marché économique considérable, à cheval sur les secteurs de
la presse et de l'édition, la bande dessinée représente un
moyen d'expression spécifique, développé au XXe siècle,
et doté, à la veille du XXIe siècle, d'une histoire,
d'une légitimité et d'une vitalité économique qui lui
assurent un avenir prometteur.
